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L'enfer personnel

Ami, regarde autour de toi les personnes à la vie stable, les personnes aux idées stables. Elles ont des affects qu’elles ont cultivés comme autant de biens précieux. Des affects envers des idoles.

Celle-ci cultive les liens sociaux, l’apparence, une belle table pour des amis de la bonne société.
Celle-là cultive la mise sur piédestal d’une classe de gens qui deviennent, au travers de leur étiquette, des divinités de remplacement, devant lesquelles il convient de se courber avec une déférence qui attise le mépris de soi.
Cette autre aime qu’on la courtise, qu’on voit en elle le masque qu’elle a mis si longtemps à se construire, qu’elle s’impose tous les jours dans le tourment et qu’elle impose à tous ceux qui sont dans son giron, dans la violence la plus barbare.
Celle-là regardera toujours le futur comme le lieu de sa richesse matérielle, le moment de la chance, l’ivresse du pouvoir, le moment du plaisir - ô chimère du présent absent.
Une autre encore aura cultivé la science d’être la plus malheureuse, d’avoir construit petit à petit une horlogerie du malheur, qu’elle applique cruellement à elle-même et aux autres, au lieu de les aimer et les aider à s’épanouir.
Une autre encore jouera de ses moyens pour soumettre les autres, pour les classer et pour les estimer, selon leur résistance aux chocs donnés par elle.
D’autres mèneront des guerres inutiles contre des fantômes, juste pour se prouver qu’elles sont en vie.
D’autres encore auront le culte des idées et de l’intellect, tentant de trouver vainement la vérité dans les mots, les livres, les structures mentales, les débats.

Regarde bien le monde et ces personnes. Elles sont une source d’expériences inépuisable, une source d’humilité infinie. Elles ont une chose en commun : elles ont bâti autour d’elles-mêmes un monde fait de fantasmes. Elles ont habillé ces fantasmes d’affects, elles ont cultivé et ont légitimé leur perversion, la portant parfois au stade d’un artisanat précis.

Elles se sont construit un enfer personnel, qu’elles aiment plus que tout, qu’elles adorent au lieu d’adorer Allah, et qu’elles haïssent au plus haut point parce qu’elles ne peuvent en sortir. Combien d’entre elles sont prêtes à faire un pas pour en sortir, un seul pas, dans n’importe quelle direction ?

Toi, tu ne peux argumenter en leur faveur, tu ne peux las aider. Dieu les a égarées. L’amour pour leur enfer est leur seule attache à l’humanité. Le mettre en doute reviendrait à se détruire dans ses plus intimes fondements. Si tu le tentais, on t’accuserait de blasphème, on verrait en toi un rhétoricien, on te jugerait, on t’excluerait, voire on te violenterait, on chercherait à te faire du mal.

Le simple fait de décrire cet enfer attire la foudre et l’incompréhension, et pas seulement de ceux qui vivent dans ces enfers.

Tu les verras adorer leur enfer, refouler leur souffrance, accuser le monde d’avoir les travers insupportables de leur enfer personnel. Tu les verras se battre entre elles, se déchirer, pour savoir laquelle vit dans un enfer vrai alors que l’autre vit dans un enfer faux. Tu les verras tenter de te faire entrer dans leur enfer, de te faire partager leurs visions erronées de la réalité, de te faire la faveur de partager la chose la plus précieuse pour eux : leur enfer personnel.

Car l’enfer personnel étant un lieu d’une horrible solitude, un lieu déserté par l’Amour, un lieu de simulacres vides et secs, un lieu aride comme le désert, un lieu de mots et de constructions froides, il est toujours tentant d’y attirer quelqu’un d’autre pour rompre sa solitude, dans le tourment d’une raison incontrôlée.

Ami, garde-toi de ne jamais pénétrer dans les enfers des autres.
Ami, garde-toi de ne jamais construire autour de toi ton enfer. Il serait une chaude demeure, intime et familière, tout en étant la plus insupportable des demeures. Il serait le monde que tu verrais, et les défauts de ce monde seraient le miroir de tes défauts.

Ami, aime. Recherche la demeure du Très-Haut, de l’Unique, car elle seule est la source éternelle de l’Amour et de la Joie.