Ami, le fleuve coule entre des digues. Ainsi il respecte un cours artificiel qui protège les habitations du détroit, construites en zone asséchée. Ce fleuve peut à tout moment grossir, encore et encore, soit parce qu’il pleut, soit parce qu’il a beaucoup plu en amont. Les digues le contiennent tant bien que mal jusqu’à ce qu’elles craquent ou soient submergées. L’eau implacable emporte alors tout sur son passage. Ton esprit est pareil à ce fleuve. Jeune, tu fus canalisé par des digues maîtrisant ton écoulement vers la mer, ta dissolution dans l’espace commun infini dans lequel tu provoques et provoqueras, au mieux, quelques faibles remous. Ces digues existent toujours en toi et te contraignent, souvent sans que tu t’en rendes compte. Mais on a mangé ton delta pour y construire des édifices qu’un esprit libre pourrait mettre en danger, en sortant de son lit. Peut-être ne connaîtras-tu jamais l’averse séculaire. Si par hasard un déluge te faisait gonfler, tu craquerais les digues autour de toi et emplirais le delta de ton être submergeant les terres asséchées, construites sur l’espace même de tes respirations. Tu reprendrais ta forme originale, celle qui fut toujours tienne et que le temps te fait occuper ou non suivant Sa volonté. Dans les craquements des digues, on maudirait ta violence et ta prétention à être ce que Dieu a fait de toi. Pourtant, sache que certaines digues ne tiennent jamais vraiment que parce qu’on croît qu’elles tiennent. Ainsi la voie du milieu est de les faire s’affaisser doucement, régulièrement, de les fissurer implacablement en secouant leurs fondations. L’espace du lit du fleuve devient vite interdit ; C’est l’exemple de ce fleuve médian qu’il te faut suivre. Les fleuves contraints, avec toute leur bonne volonté de respecter les digues, finissent toujours par tout ravager : soit dans leur delta, soit dans leur propre lit. |