Voilà des années, j’entendis parler d’une différence entre le moi et le Soi. Le moi était mon unique préoccupation, ma seule certitude et je ne parvenais pas à comprendre qu’il pût y avoir un Soi. Le Soi était, pour moi, une vue de l’esprit, une image, un mirage, un mot. Toujours, pourtant, ce moi central me paraissait difficile à définir. J’entendais autour de moi dire "je suis comme ceci" ou "je suis comme cela". Mais comme le poète, le "je" me semblait bien confus et les attributs du "je", de simples adjectifs vides de sens, de simples valeurs sur une échelle commune permettant la comparaison matérielle des êtres entre eux. Je souffris du gonflement du moi, je souffris de la passion drainée par le moi, de la prétention du moi, des affects du moi, des volontés de puissance du moi. Pourtant, si ce moi était dominant, le monde avait une influence sur les affects du moi, une relation directe. Le moi était une chose sensible au fait que le monde était comme il était et non comme j’aurais voulu qu’il soit. Il y avait là quelque problème de fond. Comment pouvais-je souhaiter un monde différent, moi qui ne connaissais que celui-là ? Comment pouvais-je m’attendre à un autre comportement des hommes, moi qui ne les connaissais que peu ? Pourquoi la réalité telle qu’elle était me posait des problèmes alors que je ne pouvais pas la changer ? Pourquoi cette souffrance du moi était-elle consubstantielle de la passion du moi ? Etrangement, le moi souffrait tout en ne semblant pas être de la même nature que l’amour en moi. L’amour ne faisait pas partie du moi, mais seuls des morceaux de tout ce qui n’était pas vraiment moi semblaient constituer le moi. Ce "moi", je le voyais chez les autres, comme un moi suffisant, prétentieux, en butée contre les réalités. Ce "moi" des autres était tissé de mensonges et ne voyait qu’avec des oeillères, à la fois ce qui était beau comme ce qui était laid. Je voyais des personnes aller faire soigner leur moi chez des médecins de l’âme, eux-mêmes malades de leur moi. Je me disais alors que je voyais la maladie de mon moi chez tout le monde. Un jour, mon moi fut terriblement ébranlé par la perspective de sa propre destruction. J’eus à le reconstruire progressivement, et je m’aperçus qu’il était fait de bric et de broc, qu’il était sans doute plus important pour les autres que pour moi-même. Puis Allah se révéla à moi, dans Sa lumière, me montrant la petitesse de mon "moi". Les effets de cette révélation n’ont de cesse de me surprendre, comme si chaque jour était une nouvelle découverte du monde. Mon moi est toujours là, les autres peuvent toujours le percevoir, l’aimer ou le détester. Mais je ne permets qu’à de rares personnes de sentir mon contact intérieur avec le Soi qui est la chose la plus précieuse en moi. Souvent, mon moi s’emballe, comme dans le passé, il peste et argumente, tente de convaincre voire s’énerve, mais il ne fait que jouer son rôle, que jouer sa partie. Mon "moi" est la protection du Soi, c’est une armure dont les caractéristiques sont contingentes. Je pourrais avoir un autre "moi" pour protéger le même Soi, cela n’aurait que peu d’importance. D’où le fait que mon moi ait de moins en moins d’opinions. La connexion au Soi est la substance de mon existence. Dès lors, je vois les personnes préoccupées par leur "moi" avec une lucidité étrange. Cela me rappelle avant. Je ne les juge pas, car la connexion au Soi est personnelle, intime, ce qui rendrait ce jugement absurde. Je vois que leur malheur est issu de leur obsession du moi, obsession consciente et inconsciente. Je remercie Allah de tout mon coeur pour sa lumière sur ma petitesse. Le moi n’est qu’un voile que Rûmî disait d’écarter. Il ne s’agit pas de tuer son moi et de vivre en ermite dans quelque grotte perdue, non. Il s’agit de limiter son moi à ce qu’il sait faire. Il ne s’agit pas non plus, comme le prétendent certains, de se complaire dans la faiblesse du moi, car face aux agressions externes, le moi doit être fort pour protéger le Soi. Quelque part, la vérité est sans doute l’inverse de cette dernière phrase, car le contact avec le Soi est la plus grande force du moi. A la lumière de cette séparation du moi et du Soi, les choses sont plus simples qu’avant, plus lumineuses, plus sensées, bien que leur sens ne réside pas que le sens de la raison. Le moi existe pour protéger le Soi, pour permettre cette avancée intérieure, pour aller vers le Soi, vers Lui. Le Soi irradie le moi et le fortifie, le décante, le purifie. Les voiles sont les choses qui nous préoccupent, qui nous obsèdent. Il y a des voiles matériels, des voiles émotionnels, des voiles du moi, des voiles spirituels. Le chemin de la levée des voiles est paisible, sans précipitation, personnel. Il induit la paix intérieure. Il ne se soumet pas à une volonté intellectuelle, à un "plan" du moi, mais à un destin. Souvent, derrière le mot de destin, les athées mettent la chance, les religieux mettent une représentation de Dieu. Tous voient le destin comme la succession des faits matériels autour d’eux. Le destin, ce n’est pas cela, pourtant, le destin est le chemin spirituel, guidé par les pas des prophètes et par Muhammad, le dernier d’entre eux. Chacun a son destin spirituel, mais cette notion est tout sauf déterministe. Car le déterminisme est une notion intellectuelle et le destin est une notion spirituelle. Comme on ne peut pas dire que Dieu est là plutôt qu’ici, on ne peut inférer le destin spirituel. Il est à la fois "ouvert", car soumis au travail intérieur que l’homme peut faire ou qu’il peut ne pas faire, et "fermé", car balisé par des signes. Ces signes sont aussi des signes spirituels et non des signes matériels. Le destin et les signes, dans leur acceptation commune, ne sont qu’un souvenir, une simplification de leur sens réel, comme une langue qu’on parlerait encore mais dont on aurait perdu la grammaire, l’orthographe et l’essentiel du vocabulaire. La voie passe par la reconnaissance du Soi, passe par le détachement du moi, passe par la prière intérieure continuelle. Mais l’homme reste dans le monde, actif. Son moi est actif pour combler ses nécessités matérielles ainsi que celles de ceux qui sont sous sa protection. Mais, si son moi oeuvre dans le monde matériel, son travail réel est spirituel. Ce travail n’est jamais fini, n’est toujours qu’un début. Vivre la frontière du moi et du Soi est une expérience sensible personnelle que l’on ne peut qualifier. Elle n’est qu’une étape dans le long chemin des voiles, ces mêmes voiles qui, s’il on y prend garde, peuvent doucement retomber sur les vérités que nous avons découvertes. Avec le Soi vient la certitude de la nécessité de l’intimité du Soi, de l’infinie préciosité du Soi, source de l’amour. Cela signifie que je ne montre la porte du Soi qu’à ceux qui ont le cœur de la voir. Les préoccupés du moi ne verront que mon moi. Si par hasard, ils en concluent que le Soi n’est pas, ils auront émis une conclusion qui leur est personnelle, et qui n’est que la conséquence de leur obsession du moi. |