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Le but

  — Cheikh, faut-il avoir un but ?
  — Qu'entends-tu par là ?
  Le mouride hésita un instant puis déclara :
  — Beaucoup de gens ont un but qu'ils veulent atteindre. Alors, ils imaginent des moyens pour atteindre ce but. Ils travaillent à ces moyens, gardant le but devant eux et voulant l'atteindre un jour. Ils sont attachés à ce but qui les motive.
  — Oui, en effet.
  — Et alors Cheikh, pensez-vous qu'il faille avoir un but ?
  — Pourquoi ces personnes dont tu parles ont un but ? Que veulent-elles exactement ?
  Le mouride réfléchit et dit :
  — Elles veulent beaucoup de choses matérielles, de l'argent, des possessions, du pouvoir, de la renommée, de la reconnaissance, de l'amour, ce genre de choses. On dirait qu'elles sont seules...
  — Oui, c'est cela.
  — Est-ce mal de désirer toutes ces choses ?
  — Pas exactement. Mais souviens-toi de ce que dit le Coran à ce sujet :
On a enjolivé aux gens l'amour des choses qu'ils désirent :
femmes, enfants, trésors thésaurisés d'or et d'argent, chevaux marqués,
bétail et champs; tout cela est l'objet de jouissance pour la vie présente,
alors que c'est près d'Allah qu'il y a bon retour[1].
  — C'est donc que ces choses sont mauvaises.
  — Non, pas tout à fait. C'est l'attachement à ces choses qui est mauvais, mais non les choses elles-mêmes qui existent dans la vie des hommes.
  — Mais il est donc mauvais de se donner pour but une de ces choses ?
  — Les conséquences de la thésaurisation sont toujours le remplacement d'Allah dans ton cœur par l'amour des choses du monde. Or les cœurs emplis de choses matérielles sont froids et durs.
  — Mais si l'on enlève ces buts, ne reste-t-il qu'Allah comme but ?
  — Il reste le seul but de l'homme, dit le Cheikh en souriant. Celui d'aller vers son créateur.
  — Les autres buts sont donc vains ? Même la connaissance ?
  — La connaissance peut n'être pas vaine si elle devient sagesse. Mais même la connaissance peut-être thésaurisation, auquel cas, elle s'enfle d'orgueil et de mépris. Elle est alors le jeu de l'ego.
  — Quelle est la différence entre sagesse et connaissance, Cheikh ?
  — C'est difficile à exprimer. La sagesse est une connaissance qui s'est oubliée, une connaissance qui s'est fondue dans la vérité du monde. C'est le cœur éternel de la connaissance.
  — Je ne comprends pas bien.
  Le Cheikh resta silencieux.
  — Cheikh, le chemin vers Dieu est le but à atteindre ?
  — Ne parlons pas en termes de but. Parlons de ce que tu fais dans le présent. C'est là que ton ego doit être maîtrisé, et non dans le futur. La projection d'un but dans le futur rend l'âme paresseuse et soumise à l'ego. De fait, c'est un véritable mensonge que l'homme prend pour une vérité : se fixer un but, c'est déjà se pardonner de ne pas y arriver dans le présent ; c'est déjà enfreindre ce but. Or toute la vérité est dans le présent. Seul le présent existe. Le but cache ce qui est.
  — Mais alors, nous qui allons vers Allah sommes dans le droit chemin ?
  Le Cheikh éclata de rire.
  — C'est ce que les mauvais mourides croient ! Aller vers Allah n'est pas si simple, et vouloir ne veut pas dire y parvenir, bien au contraire. Grands sont les dangers pour l'ego dans cette voie, plus grands encore que les dangers provoqués par le monde matériel. Prends garde à ce que ton orgueil ne s'enfle pas plus encore que ceux qui recherchent l'or ou le pouvoir.
  — Mais comment être certain de ne pas se tromper ?
  — Si tu te trompes, c'est que ton "je" existe. Lorsque ton cœur reflètera ton créateur et que ton "je" aura disparu, alors tu seras proche de Lui, comme Lui est proche de toi.
  Le Cheikh resta un instant silencieux.
  — Après toutes ces années, je ne suis pas certain que l'homme puisse même suivre ce but volontairement. Si tu souhaites aller vers Lui, il ne faut pas que tu souhaites encore quelque récompense. Car il est aisé de se mentir dans le chemin vers Allah, il est aisé de cacher la prétention que tu pourras un jour l'atteindre, comprends-tu ?
  — Je crois, oui. Mais que faire alors ?
  — Il faut L'aimer, Le servir, Le vénérer, simplement et avec tout ton cœur. Les choses se feront d'elles-mêmes car nous sommes dans le monde qu'Il fait.

[1] Coran, III-14.