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La fin et les moyens

— Cheikh, qu’est-ce que l’ésotérisme ?
— C’est la science des choses cachées.
— Est-ce une science comme les autres sciences, comme la physique, les mathématiques ou la médecine ?
— Non, c’est une « science » relative à la partie « cachée » de la Science.
— Cheikh, qu’est-ce que la Science ?
— C’est la science d’Allah, c’est la Connaissance qu’Allah nous apporte quand Il nous juge digne d’en posséder une infime fraction.
— Mais quel rapport avec l’ésotérisme ?
— Cela dépend ce que tu entends par là, derviche. Si tu croises un élu d’Allah, il pourrait en théorie s’exprimer pour toi de façon incompréhensible. Ce n’est ni par méchanceté, ni par volonté de te cacher les choses, mais parce que les choses qu’il pourrait te dire, s’il exprimait sa pensée ou si son cœur parlait de manière absolument franche, tu ne pourrais ni les comprendre, ni les ressentir. Si c’est un élu d’Allah véritable, il ne te parlera donc qu’à la mesure de ce que tu peux comprendre et omettra de te parler de ce que tu ne peux pas encore comprendre et sentir.
— C’est pourquoi les maîtres ne peuvent enseigner à ceux qui n’écoutent pas ?
— Cela se peut.
— Est-ce cela l’ésotérisme ?
— Pas vraiment.
« Le scientifique est à la recherche, souvent floue, de sens au sein de son domaine restreint d’étude ; le philosophe est à la recherche de sens au sein d’une système de pensées personnelles qu’il échafaude et qui ne vaut que pour lui-même, et encore, même s’il le prétend universel ; l’artiste exprime la beauté ou la laideur de son cœur en étant souvent l’esclave de son ego, et parfois un exemple dans le don du meilleur de lui-même ; le religieux orthodoxe cherche dans des rites et des icônes un sens à sa vie ; l’ésotériste est, lui, à la recherche de la Connaissance d’Allah.
« Mais, si le scientifique se trompe en cherchant du sens dans une fraction ridicule du grand tout, sans voir quelle erreur majeure il fait ; si le philosophe se trompe en cherchant à bâtir un modèle intellectuel personnel qui ne se forge que de ses opinions et de ses préjugés personnels ; si l’artiste se trompe en s’abîmant dans son propre moi misérable, moi qui le coupe du monde de ses semblables ; si le religieux orthodoxe confond religion et bigoterie, foi et croyance ; l’ésotériste, lui, confond la fin et les moyens en s’intéressant à la science d’Allah pour elle-même et non comme un moyen d’aller vers Allah.
« C’est pourquoi tant d’ésotéristes sont si vaniteux : dès lors qu’ils ont l’impression d’avoir compris quelque chose que le reste du monde n’a pas compris, ils se pavanent et polémiquent d’un air supérieur. Alors que les voies d’Allah sont impénétrables et que leur savoir est souvent voilé, lui aussi.
— Quelle est alors la voie à suivre pour ne point se tromper ?
— Ecoute ton cœur et dresse ton âme à la droiture et à la pureté, tâche immense même pour les cœurs bien disposés. Et si Allah te touche de Sa grâce et te donne à goûter d’une larme de Sa science, alors remercie-le et tâche de ne pas te glorifier de ce savoir et de ne pas en faire une forme d’idole, un bien que tu rangerais au niveau matériel pour te garantir les louanges d’autres hommes.
— Mais si c’est un don d’Allah, pourquoi ne pas l’utiliser ?
— Parce que si tu l’utilises, tu pourrais t’en griser et ne plus rechercher Allah mais les pouvoirs venant de Lui, tu confondrais alors la fin et les moyens. Sache, derviche, que les dons du Bien-Aimé ont un sens que peut-être tu ne comprendras jamais, mais ce sont aussi des épreuves. Si tu as eu un jour un signe de Lui, crains qu’il n’en vienne jamais d’autres.
« Laisse-moi te dévoiler les choses cachées au fur et à mesure que tu sauras les comprendre et les ressentir, travaille et ne sois pas pressé.
— Cheikh, êtes-vous un élu ?
— Tu le sauras, comme le reste des choses, par toi-même et avec certitude, si Allah le veut. En attendant, que ton cœur te guide.