Commentaire de la controverse entre Al-Ghazali et les juristes On rapporte que l’Imam al-Ghazali fut invité un jour à une réunion de juristes. « Tu es un homme éminent, lui dit le chef des juristes et, comme nous tous ici, du nombre des savants. Les humbles viennent donc te demander l’interpréter la Sainte Loi, la Sharia. Or le bruit court que tu aurais conseillé à tel et tel de ne pas observer le jeûne pendant le mois de Ramadan ; on raconte aussi que tu aurais déclaré qu’il valait mieux pour certains ne pas faire le pèlerinage de La Mecque ; d’autres affirment que tu as réprimandé des croyants pour avoir dit : "Il n’y a pas d’autre Dieu qu’Allah." Ces propos pernicieux, s’il est vrai que tu les as tenus, sont pour nous la preuve suffisante de ton infidélité. Seule ta réputation t’a jusqu’ici épargné le châtiment réservé aux apostats. Les gens sont en droit d’être protégés contre des individus tels que toi. »
Ghazali poussa un soupir et répondit : Peu de choses sont à ajouter à ce texte imparable de l’immense Imam al-Ghazali, hormis que ce dernier s’adresse à tous les religieux que le Coran nomme les hypocrites, mais que l’hypocrisie qui fait condamner les sincères est aussi le lot des athées, qui jugent de la conformité des actions des autres aux lois dont ils ne comprennent pas le sens. Considérons les deux versets suivants (Coran IV.142-143) : Les hypocrites cherchent à tromper Allah, mais Allah
retourne leur tromperie (contre eux-mêmes). Et lorsqu’ils se lèvent
pour la Salat, ils se lèvent avec paresse et par ostentation envers les
gens. A peine invoquent-ils Allah.
Ils sont indécis (entre les croyants et les mécréants) n’appartenant ni aux uns ni aux autres. Or, quiconque Allah égare, jamais tu ne trouveras de chemin pour lui. Ghazali reformule cette grande leçon du Coran quand il dit : "La compréhension du sens des choses n’est pas dans votre intention ni en votre pouvoir." Effectivement, seul Allah donne la compréhension du sens réel des choses, et jamais les hypocrites ne peuvent prétendre à accéder à ce sens, du fait même de leur hypocrisie qui les bloque dans toute velléité de progression. L’hypocrisie est une impasse à la révélation, mais aussi comme un choix conscient et facile (l’"intention" des juristes est de soumettre et non de comprendre), un choix qui se vit, comme le dit le Coran, "dans l’ostentation". L’hypocrisie est un moyen de s’accorder le pouvoir de juger les autres et, par conséquent, de prendre un ascendant sur eux. C’est cette hypocrisie au plus haut niveau des juristes qu'Al-Ghazali condamne. Ces réflexions doivent éveiller notre attention sur le fait que l’homme de Dieu ne doit être en aucun cas confondu avec une quelconque autorité religieuse. Cela ne signifie pas que toute autorité religieuse soit condamnable, mais cela signifie, pour le soufi, de savoir faire la part des choses entre autorité religieuse reconnue et personne dépositaire du sens de la foi (le guide soufi). On comprend pourquoi les soufis furent persécutés par ceux-là même qui prétendaient défendre l’islam. |